Oui, le garçon nu n'a plus la nuque raide, il ne regarde plus au ciel, il regarde vraiment avec affection son doigt un peu tordu un peu dévié avec la grosse cicatrice qui fait des bulles et des cloques, et il est ému. Non il ne regarde plus au ciel, il regarde son doigt écrasé, comme il regardait les pavés merveilleux à Naples, comme il regardait l'image perdue dans le sous-voie, comme il pleurait en regardant l'herbe si douce de l'Agneau mystique à Gand. Enfin le réel. Le contact. Le contact doux ou le contact dur, on s'en fout d'ailleurs. La souffrance n'est rien du tout. Ce qui est mortel c'est l'absence.
Peut-être faudrait-il , plutôt que de l'absence, parler de toutes ces choses qui nous paraissent si confortables dans les événements, de toutes ces habiletés un peu lâches de la vie sociale qui réussissent à effacer ce qui est désagréable.
Le doigt écrabouillé qui reprend vie lentement, ça donne au garçon nu la force et la joie d'exister, et même de participer, et il comprend que la chose qui s'écrabouille, que la chose qui ne marche pas comme ça devrait, ça te fait un cadeau extraordinaire ! Ce cadeau c'est que tu cesses de te croire un corps particulier, qui mériterait des égards, une 'personne' très réussie, comme une entreprise cotée en bourse, et que grâce à ce doigt flingué justement, tu ne vas pas continuer de vivre dans une petite tour d'ivoire bon marché en plastique qui te permettrait de regarder autour de toi et de juger les autres, non tu n'es qu'un corps parmi les autres, n'importe lequel sur la planète, tu n'es pas plus, tu essayes de te débrouiller, tu survis, si tu rigoles de temps à autre tant mieux, mais les doigts écrasés et les trains qui foirent, c'est ça qui te donne la force du réel, tu n'es ni un Dieu ni un roi ni à roitelet ni un arriviste arrivé, tu es juste toi-même. Sans grande importance, sauf pour quelques amis si tu as la chance d'en avoir.