Il est occupé à se brosser les dents, il se trouve face au miroir, ce qui est rare... Il place le doigt bousillé devant son nez comme si ça faisait partie de son visage, et ce nez bousillé en train de guérir, ça lui donne envie de rire, et tous les souvenirs que ça lui ramène remplissent l'énergie son âme et son corps, et une fois que tu as l'énergie et la force, tu ne crains plus de te regarder dans le miroir et de rigoler un bon coup de toi-même ! Avant de repartir gaiement dans la bataille.... Et ça ne cesse pas au dedans de lui-même, ça le remplit d'étincelles de mémoire: le corps qui vacille, et le doigt charcuterie , et le voyage interminable où toutes les connexions ratent, où on est debout dans le couloir et où les bus deviennent fous à 10h du soir et se perdent dans les ruelles noires, tout cela c'est ça qui fait que ton âme existe, que ton corps n'est pas satisfait, que toute ta personne arrête de s'apitoyer sournoisement sur les horreurs du monde, alors que finalement tu te réjouis tout de même, un peu par derrière, de savoir qu'il ne te tombera jamais chaque jour des bombes sur ta jolie gueule à toi , et que jamais tu ne devras regarder comment on tire dans la tête de tes enfants ! C'est quand même rassurant non ?
Non, tu ne vas pas faire ça ! C'est un peu ton doigt qui te le rappelle, tu ne vas pas te réjouir secrètement de ce confort trop agréable...
Le confort efface ton âme. L'admiration de ton image dans le miroir efface ton âme. Chaque fois que tu regardes au loin ceux qui souffrent ou les peuples lointains, et chaque fois que tu les juges du haut de ta petite tour d'ivoire bon marché, parce que tout a été fait pour que tu tu puisses t'acheter bon marché une jolie petite tour d'ivoire en plastique ! Alors tu grimpes presque discrètement dans ta petite tour d'ivoire, qui par son exiguité ressemble au chiotte dans le flixbus, et du coup ton âme tombe dans tes chaussettes et chaque fois que tu marches tu l'écrases inlassablement jusqu'à ce qu'elle en meure et qu'elle ne dérange plus ton confort, à chaque fois tu perds un peu plus le contact au réel et il ne reste bientôt plus rien en toi. Sauf dans tes chaussettes ...
Anesthésie.