Le garçon nu a cessé de regarder le ciel et n'est plus assis par terre avec sa nuque raidie. Il se tient debout dans le hall de gare, il ne peut résister au besoin de prendre un billet et de s'en aller. Il n'arrive pas à savoir pourquoi. Pourquoi il lui faut toujours retourner à Gand. Marcher doucement sur les esplanades, lentement se rapprocher de Saint-Bavon, payer la petite contribution, recevoir son billet, monter les escaliers compliqués, sentir l'émotion, la proximité, se retrouver au seuil de la vision, ouvrir les yeux ou fermer les yeux c'est de toute façon la même chose, l'image est là depuis si longtemps, dans la cathédrale et dans les émotions. Il n'arrive pas à savoir pourquoi. S'il y a une des six ou sept chaises qui se trouve libre, il s'asseye. Il laisse le regard subir l'attraction, la nécessité, le désir, la séduction du mystère. Surtout ne pas chercher à comprendre ! Bien sûr l'herbe qui entoure et sépare les divers groupes de personnages et les paysages au fond, cette herbe est encore plus attirante qu'une belle prairie dans la réalité. Tu aimerais tomber par terre et te rouler dans l'herbe et sentir chaque brin d'herbe qui chatouille ta peau. Bien sûr il y a l'agneau sur un support qui pourrait servir de piédestal, il est entouré de présences fascinées. Juste quelques-unes. L'agneau n'a pas un regard particulièrement intelligent, mais sa naïveté et sa simplicité lui donnent sa beauté extraordinaire. Évite plutôt de paraître intelligent mon ami ! Mais les yeux ne peuvent se retenir de toujours retourner à l'herbe, tout simplement à l'herbe, comme une des choses les plus douces de la création.
La peinture de la Renaissance est la peinture d'une des pires époques meurtrière de la civilisation blanche. Pourtant cette peinture représente tous les êtres, même mythologiques divins ou prolétaires, dans une extraordinaire naïveté et on aimerait dire que la beauté vient d'une sorte de laideur des corps, une laideur entièrement dévoué au réel. Jamais aucun être surnaturel, fantastique ou splendide! Non, surtout pas, mais la bêtise, la laideur, le ridicule, qui sont la vraie beauté. Ne sommes-nous pas tous bêtes laids et ridicules ? Et ne sommes-nous pas vrais et beaux ? Pas autant que l'herbe de l'Agneau mystique bien sûr mais tout de même nous avons déjà quelque chose. Cette simplicité dans la peinture de la Renaissance figure vraiment les humains avec la vérité des animaux. Dans les autres panneaux du retable, Adam à gauche en haut et Ève symétriquement à droite, tous les deux nus, et d'une banalité de corps merveilleuse. Si aujourd'hui je devais refaire une image comme celle-là, en toute humilité, je mettrais à Adam un slip et à Ève une culotte, et pour avoir des objets à reproduire j'irais dans le supermarché le plus stupide et j'achèterai le slip et la culotte les moins extraordinaires et les moins coûteux. Un slip et une culotte de pauvresse et de pauvre.
Le garçon nu est debout, la nuque souple, le regard ouvert comme un sexe femelle pour y laisser pénétrer l'image dans tous ses intérieurs, il est immobile mais à l'intérieur de lui tout vibre et se secoue dans une fantastique tempête. Il sait qu'il reviendra à Gand parce que l'herbe verte de l'Agneau mystique l'attire plus que tout.