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Le corps commence de se lever sur ses bras et ça soulage les genoux et les jambes qui grimpent sur leurs pieds. Il y a des mains qui aident à se mettre debout. Tout reste flou, il y a un peu de bruit de parole, mais pas encore beaucoup de cohérence qui aiderait à comprendre quelque chose. Les yeux parcourent au hasard des parties du corps, celle qui a reçu le choc bien sûr entre autres. Les yeux regardent le sang, c'est un peu rassurant dans un sens, il n'y a pas tellement de sang, ça amène un peu de stabilité dans les perceptions. Et on comprend qu'il faut recommencer, recommencer de tirer sur les genoux, lever les pattes, tirer vers l'avant poser quelque chose du corps un petit peu plus loin dans on ne sait pas quelle direction. Mais en tout cas on y va.
Il y a presque un peu de gaieté, c'est drôle, on a recommencé d'avancer. Il y a maintenant tout un ballet des bruits de voix, il faut parfois écarter la chose blanche qui entoure l'endroit qui a reçu le choc et ce truc blanc se remplit de plus en plus de sang. Quand il faut l'écarter pour montrer à quelqu'un , c'est un peu rigolo, à une petite échelle , c'est une sorte de mignonne boucherie, ou de charcuterie si tu veux. Les voix se penchent s'exclament un peu et tendent le bras dans une direction ou une autre. C'est peut-être par là qu'il faudrait se diriger. Enfin , diriger , comme si on maîtrisait quoi que ce soit. Alors sous le soleil, les pattes se remettent presque au même rythme que depuis si longtemps. Mais avec un peu plus de signification. On sait qu'on cherche quelque chose. Quelque chose qui n'est pas simple à trouver. D'autres voix, d'autres doigts qui montrent des directions, des avancées dans un sens, des retours en arrière, longer des petits rues sombres où il fait un peu plus frais, mais là où on va, c'est de moins en moins clair. Mais enfin on avance toujours.
On a beaucoup tourné, dans des ruelles, et on finit peut-être par arriver quelque part. Un bâtiment blanc. Grilles de fer peintes en vert. Une cour, des véhicules, barrière guichet gendarmes tu soulèves le petit truc blanc plein de sang, ça ouvre les portes, diverses relations avec des humains, attente.
Ce corps est identifié, carte d'identité, il a été allongé sur une table de cuir, rembourrée dur, et couverte d'un drap de papier, et re-attente ... quelqu'un arrive avec une bouteille d'apparence laiteuse avec une pipette recourbée, plusieurs giclées ça arrose les chair jusqu'à l'os, brûlure, brûlure, pas désagréable, efficace, attente...
Ils sont deux pour le boulot de couturière. Une femme et un homme. Recréer la silhouette à peu près raisonnable et perceptible d'un doigt dénudé et massacré. Les quatre mains se mettent au travail, resserrer les bordures du canyon de chair, repousser dedans ce qui a débordé, comme quand tu bourre ton sac de montagne avant le départ de l'excursion, presser, tenir ensemble, autant que possible. puis la machine à coudre manuelle, une sorte de petit sextant avec une aiguille courbe, on pénètre dans la peau d'un côté on traverse le canyon de chair , on retraverse la peau mais cette fois en dessous et vers l'extérieur, on noue le fil noir et on rapproche du mieux que l'on peut les deux bords de la fente dans le paysage fracassé du doigt. Tamponner le sang, ramener encore un peu de matière charnelle, car il y a du boulot, jeter un coup d'Åil au blessé pour se faire une idée de son état, enfiler un nouveau fil noir dans le chat de l'aiguille, recommencer un peu plus loin sur la longue falaise de chair. Après une trentaine de minutes les couturiers ont l'air satisfait du résultat.
Debout. Ça ne vacille pas trop.
[Max Jacot]
