216.73.216.57--0.0.0.216GE - Une photo par jour

Et puis une certaine partie précise de ce corps devient d'un seul coup le centre de tout. Le centre de tout ce qui se passe, le focus de l'événement - comme disent les faux culs - le focus de la chose, dont on ne sait encore absolument rien, sauf que ça n'a rien à voir avec l'infinie accumulation de pas tirés poussés l'un derrière l'autre depuis si longtemps.  

 

Tout se concentre dans cet endroit précis de ce corps-là, un endroit où il y a de l'os, de la chair par-dessus, pas très épaisse, et un peu de peau assez fine qui tente de tenir le tout plus ou moins ensemble. Il n'y a pas de conscience, aucun esprit ne va si vite, n'oublie pas, il y a tout juste deux secondes que le changement a cogné, et il y a juste la peau la chair et l'os qui ressentent l'événement. Impossible non plus d'analyser la source du choc. Depuis l'instant de la trébuche, et pendant la fraction de seconde presque de douceur à quatre pattes sur le sol, aux quatre coins de ce corps, la chair, les muscles, les nerfs et les forces de réaction tentent de saisir la chose dont on ne sait rien. Difficile de comprendre. Aucune idée de ce qui devrait peut-être être fait pour prévenir, ou éviter, éviter on ne sait pas quoi d'ailleurs qui est en train d'arriver sur ce corps.  

 

En tout cas ce qui cogne sur cet endroit du corps devenu le centre de tout, c'est lourd. C'est lourd et ça cogne fort. La peau n'a pas tenu le choc un seul instant. Zébrée aussitôt d'une déchirure en zigzag. Derrière la protection superficielle qui a déjà laissé tomber son boulot, la chair les muscles s'éclate de manière un peu plus incohérente, un peu moins esthétique que le joli zébrage de la peau. Encore toute blanchâtre la chair avant que le sang (ne ??) commence de réagir et de se précipiter par la brèche. La chair n'envoie pas beaucoup de signaux de douleur, semble-t-il. La chose lourde tombée comme un marteau, l'a traversée sans problème, la petite chair toute mignonne. L'os peut-être à nu déjà, se déforme et s'écrase un peu mais il ne rompt pas. Il envoie dans les circuits de ce corps quelques courtes décharges d'annonce de douleur. Comme la petite information médiatique minimale quand une guerre a frappé chez les arabes, 250 morts, surtout pas de noms, pas de parcours de vie interrompu, ça sortirait de son confort le petit salopard de spectateur assis dans son canapé! Il ne faut surtout pas qu'il risque d'imaginer que ça pourrait lui arriver à lui, là sur son canapé. 

 

Dans ce corps, ça perçoit que probablement l'événement est terminé. Mais il n'y a encore aucune compréhension.

[Max Jacot]

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